L’écho des racines : traditions et humanité
© Vitor Munhoz
En tournée à travers le Québec depuis juin 2024, L’écho des racines, la plus récente création de Sarah Bronsard avec sa compagnie La Sporée, revient à Montréal à partir du 4 février pour plusieurs dates à travers les Maisons de la culture. Visant à bâtir un lieu de vie entre deux traditions dansées, le flamenco et la gigue québécoise, cette récente création est aussi une ode au partage et à l’humanité. La chorégraphe derrière le projet, Sarah Bronsard, nous en parle.
« Quand j’ai découvert la gigue, il y a plus de 10 ans, j’ai réalisé que les questionnements du milieu étaient similaires aux miens, même s’il s’agissait d’une autre tradition et d’une autre danse percussive. Comment se positionner entre les libertés de l’exploration et respect de la tradition ? Quels sont les enjeux des danseur.euse.s-musicien.enne.s dans le milieu de la création contemporaine ? Etc. », se souvient la chorégraphe Sarah Bronsard, qui évolue dans le monde du flamenco depuis plus de vingt ans. C’est en 2019 que le gigueur et directeur artistique de BIGICO Lük Fleury propose à Mme Bronsard de créer une pièce qui mêle les deux traditions : le flamenco et la gigue québécoise.
Rapidement, elle trouve plusieurs éléments qui lient les deux danses. « La grande place de la musique, de la part des musicien.ne.s mais aussi des danseur.euse.s car il s’agit de danses percussives, était quelque chose que j’avais envie d’explorer. De plus, les aspects communautaire, intergénérationnel et festif, qui sont très présents dans ces deux traditions, resonnaient beaucoup en moi », dit-elle. Des oppositions, et des complémentarités se sont aussi vite révélées. « La gigue demande un grand relâchement pour atteindre la rapidité et un rebond est nécessaire pour attraper les sons. Dans le flamenco, au contraire, l’ancrage est hyper fort, décrit-elle. Il y a quelque chose dans la constance en gigue. Ça ne s’arrête jamais. Alors qu’en flamenco, la prise d’espace, les solistes, les silences, les tensions et le relâchement sont très importants ».
Sans compter la pandémie, le processus de création a pris quatre ans au total. « Pour moi, c’était important d’explorer différentes perspectives, d’inviter plusieurs acteur.rices du milieu pour connaître leur avis sur le projet », poursuit-elle. Après avoir commencé le processus avec 16, puis 12 artistes, 8 se retrouvent finalement sur scène dans la version finale. Un élément s’est aussi ajouté dans leurs interactions. Le rapport aux objets est en effet important dans plusieurs projets de Mme Bonsard. « Ce que je trouve intéressant, c’est l’impact qu’un élément peut avoir sur les corps. Ici, c’est la laine qui s’est rapidement imposée comme une évidence, se rappelle-t-elle. Elle représente pour moi les les hyphes, les « racines » des champignons qui permettent aux arbres de communiquer sous la surface du sol. À l’image des traditions qui se vivent et se forment dans des contextes spécifiques, la symbolique des hyphes rappelle toutes les connexions souterraines qui trament et nourrissent ces formes. À l’image d’un tissu ou d’un tissage, les fils doivent se lier ensemble pour devenir quelque chose de solide. C’est un peu comme une tradition. Tout le monde a son fil, mais le tissage au final est reconnaissable, structuré et composé du fil de chacun, de son influence propre ».
© Vitor Munhoz
Assumer cet inconfort
Pour la chorégraphie, Sarah Bronsard voulait éviter d’imposer des mouvements de gigue aux artistes de flamenco, et vice versa. « On l’a testé au début, mais c’était moins intéressant, se souvient-elle. J’avais vraiment envie qu’on parte chacun.e de nos savoir-faire et que tranquillement on trouve des points de rencontre ». Pour la chorégraphe, la place de laine a été décisive sur ses choix gestuels. « On a revisité le vocabulaire de chaque tradition grâce à la laine, qui le magnifie. Ça nous amène ailleurs. La gestuelle prend tout son sens avec la laine : elle nous fait comprendre autrement ce qu’on fait, mais aussi ce que l’autre fait », ajoute-t-elle.
Pour Sarah Bronsard, L’écho des racines était toute une aventure chorégraphique, mais aussi une réflexion plus large sur la tradition et le respect de celle-ci. « C’est quoi notre rapport à la tradition ? C’est complexe comme question, c’est chargé. Des fois, la tradition est une contrainte, parfois, un espace de jeu et de liberté, ou même les deux à la fois, développe-t-elle. Porter une tradition, la représenter, y faire honneur, sans nuire à son image, c’est difficile. Et ce, je crois, pour toutes les traditions. Personnellement, j’embrasse le langage d’une tradition pour dire quelque chose même si celle-ci est éloignée de moi. Mais est-ce que je pervertis ce langage ? Qui suis-je pour l’endosser? ll n’y a pas de bonne ou de mauvaise réponse ». Pour Mme Bronsard, toutes ces questionnements ont teinté le processus de création, et se retrouvent encore aujourd’hui sur scène. « On voulait garder cette complexité, c’était important. Il y a une tension qui est non résolue, mais il faut assumer cet inconfort. Ça rend la chose vivante », pense l’artiste.
En plus d’ouvrir les discussions sur les traditions, Sarah Bronsard espère, avec L’Écho des racines, créer une communion entre le public et les artistes. « Beaucoup de gens ont nommé avoir ressenti un profond sentiment de connexion au de l’humain, au-delà des questions identitaires.dit qu’ils se sentaient plus humains, plus connectés après le show, conclut-elle. On aimerait qu’il provoque de la tolérance, l’envie d’aller à la rencontre de l’autre, de construire quelque chose ensemble. Beaucoup beaucoup de plaisirs ressort aussi du spectacle et se sent dans la salle. On vibre ensemble ! Dans le climat actuel où nos valeurs humaines sont mises à mal, je pense que ce spectacle nous ramène à notre humanité ».
La Sporée / Sarah Bronsard
L’écho des racines
En tournée dans les maisons de la culture de Montréal jusqu’à la fin du mois de mars.
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©Anne-Marie Baribeau