©Steffie Boucher
Nouveau programme double chez Tangente du 5 au 8 novembre. Hanna Sybille Müller présentera The Choreographic Garden – Vegetal Transformation, une pièce qui puise dans le monde végétal pour évoquer l’humanité. Léo Hit Coupal-Lafleur dévoilera, quant à lui, Nulle part, une œuvre intime où se mélangent ses deux pratiques artistiques : le break et le slam. Les deux artistes nous en disent plus.
« En 2023, j’ai écrit un slam assez personnel de trois minutes et j’ai profité d’un moment de résidence pour danser dessus. Vic [Victoria Mackenzie], que je connais bien, m’a demandé pourquoi je ne crée pas quelque chose qui mêlait le break et le slam », se souvient Léo, qui a commencé le break à 10 ans, le slam à 15 ans, en performant dans des cafés à Québec, ou il a grandi.
Depuis, il n’a jamais arrêté à développer ces deux pratiques qui se rejoignent sur un aspect : la scène. « Pour moi, ce sont deux arts de laboratoire. T’es dans ton coin, tu développes ta signature, tu présentes dans des événements, et tu recommences, décrit-il. J’adore être sur scène, montrer des choses en live et faire des aller-retour entre le public et la recherche. Ce qui compte, c’est d’être honnête sur le moment présent ». Le slam et le break sont des canaux par lesquels Léo parvient à s’exprimer. « Ce sont des formes assez libres au final, qui peuvent être constamment retravaillées. Avec la voix, j’ai déjà fait du monologue, de l’humour, du rap, des histoires, etc. J’aime prendre la parole, partager des réflexions », ajoute celui qui a dansé pour plusieurs compagnies, dont Destins Croisés.
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Cependant, Léo attendait que « quelque chose l’appelle » pour mettre en scène ces deux pratiques. « Je ne voulais pas que ça ressemble à un concours d’habilités ou de la démonstration, dit-il. Ce n’est pas parce que tu sais faire du tapis roulant et cracher du feu qu’il faut faire les deux en même temps ».
« Intime et universel »
« C’est vraiment lors de ma première résidence que j’ai découvert les arts vivants, la beauté de créer », ajoute-t-il. Le danseur a ensuite eu l’opportunité de présenter deux courtes formes, à Vous êtes ici et Danses Buissonnières. Ce sera cependant la première fois, à Tangente, qu’il présente une œuvre aussi aboutie et longue. Un bon contexte pour déplacer le fait de mélanger deux arts. « J’avais envie de partager mon sentiment d’insuffisance, mon impression d’être divisé, de vouloir être partout, d’espérer tout pouvoir faire. Ce sentiment de surcharge que je ressens dans mon quotidien, dans mes envies, mes engagements, je pense qu’il s’applique aussi a beaucoup de personnes dans notre société chargée d’appels, de rencontres, d’expériences, de responsabilités, etc. Ça créé une fatigue, développe-t-il. On est dans une époque où on cherche un sens, ou on se rattache à des doctrines spirituelles, du développement personnel, etc. C’est déroutant. Ça part de pensées intimes, mais au final qui sont universelles », pense-t-il.
Le b-boy a aussi puisé dans la nature, ses parents étant biologiste et spécialiste en environnement, pour élaborer son œuvre. « J’avais envie de parler d’écologie et là encore de la course qu’on vit à détruire le vivant à un rythme effréné, poursuit-il.
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Nulle part s’est d’abord construit sur le texte. « J’ai aussi découvert dans le processus que j’avais du mal à laisser les choses arriver par elle-même. Écrire en premier m’a permis d’installer une dramaturgie. Ça m’a sécurité de partir des mots, pense-t-il. Mais, finalement, j’ai réalisé que j’étais toujours prêt à tout bouger et c’est ce qu’il s’est passé. J’ai fait beaucoup d’aller-retour entre le corps et le texte durant toute l’année ». Le processus créatif de Léo s’est découpé en tableaux, construit dans les trois dernières années pour certains et plus récemment pour d’autres. « Certains se sont imposés dès le début, comme quelques textes et après il a fallu remplir le vide, ajuster certaines idées, penser aux transitions, etc. », dit-il. Côté gestuelle, l’artiste a décidé de laisser toute la place à l’improvisation. « Il y a des paramètres, des timings à respecter sur la musique, mais j’improvise tout. C’est l’essence même du break. Même chose pour les textes : certains sont plus écrits, d’autres plus improvisés », continue-t-il.
Avec Nulle part, Léo espère susciter plusieurs émotions chez les spectateur.rice.s. « Je passe moi-même par une gamme d’émotions, il y a des bouts drôles, d’autres plus dramatiques, nostalgiques, absurdes alors si quelqu’un ressent une seule chose, je serai déçu, conclut-il. Je pense que la couleur globale de la pièce, c’est qu’elle est touchante et mélancolique : teintée de sourires en coin et d’une légère tristesse ».
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« Je voulais inviter les gens à regarder un jardin pousser », se souvient Hanna Sybille Müller lorsqu’on évoque les origines de sa pièce The Choreographic Garden – Vegetal Transformation. En 2019, lors d’une résidence, elle a tenté une première expérience en solo. « J’ai mis des semences dans une grande quantité de terre sur une bâche, décrit-elle. Ça m’a beaucoup touché, j’étais émue de voir ces plantes vivre dans un endroit hostile pour elles, et pour un moment juste temporaire. Mais rapidement, j’ai compris que ce n’était pas suffisant comme proposition chorégraphique », raconte celle qui a longtemps vécu à Berlin. Là -bas, elle faisait partie d’un lieu pour la danse, un espace rénové à plusieurs. « Ça a beaucoup nourri ma pratique communautaire et anarchique. Avant ça, j’ai fait plusieurs projets en tant qu’interprète et chorégraphe. Mais j’ai vraiment plongé dans la création quand je suis arrivée à Montréal en 2015 », ajoute-t-elle.
Cinq ans plus tard, alors que le projet est sur pause, Anne-Marie St-Jean Aubre, conservatrice au musée des arts de Joliette, lui en reparle. Elle lui propose de participer à l’exposition consacré à l’artiste Pauline Oliveiros, « Son travail s’inscrit dans le courant du deep listening. Il n'existe aucune œuvre plastique pouvant être exposée ; c'est pourquoi le musée a choisi de présenter son œuvres à travers d'autres artistes », poursuit-elle. Inspirée, Hanna parle de cet instant comme « un nouveau commencement » dans sa démarche. Elle transforme alors la face du musée en un jardin. « Elle est passée d’une pelouse à un jardin composé de plantes indigènes attirant la vie, ainsi que par une performance solo dans ce jardin, autour de partitions sonores », décrit-elle. En 2023, lors d’une nouvelle résidence, elle décide de rassembler ces récentes expériences et de se pencher de nouveau sur son envie de parler de nature sur scène.
Une coécriture
Pour The Choreographic Garden – Vegetal Transformation, Hanna s’est entourée de plusieurs artistes en danse, en musique, en scénographie et en dramaturgie. Ils et elles ont tous collaboré à concevoir la pièce. Plusieurs articles livres ont nourri le processus : Entangled Life du mycologue britannique Merlin Sheldrake, Plant-Thinking: A Philosophy of Vegetal Life du philosophe Michael Marder ou encore Le jardin en mouvement du paysagiste français Gilles Clément. « À partir de nos lectures, on s’écrivait des questions qu’on se passait les un.e.s et les autres puis on y répondait, dit-elle. Ça nous a aussi inspirés sur plusieurs aspects. Par exemple, tout part du centre chez les plantes, puisqu’elles n’ont pas de bras ni de jambes. Dans la pièce, on a alors décidé de tout mettre au milieu, l’explication de l’œuvre ». Ainsi, les plantes ont aussi guidé l’origine des gestes des danseur.euse.s. « On a voulu parler de la force, de la puissance des plantes plutôt que des aspects plus doux, ou romantiques. Les plantes peuvent traverser des métaux, s’enraciner dans des sols sableux ! On a aussi beaucoup travaillé le mouvement pulsatoire ».
©Steffie Boucher
Bien qu’écrite, la pièce laisse beaucoup de marge pour l’improvisation des performeur.euse.s. « Tout le monde a la partition, plusieurs mouvements er figures reviennent, mais rien n’est vraiment fixé, figés. Tout vit dans une longue improvisation structurée. Il faut croire au processus. Ainsi, ce n’est jamais pareil exactement, mais c’est quand même un peu pareil ! s’amuse la chorégraphe.
L’actualité a aussi fait partie de la recherche. La renouée du Japon est considérée comme « l’une des espèces exotiques envahissantes les plus agressives au monde » par le gouvernement québécois. « Pourtant, en faire de la tisane, qu’on boit sur scène, protège nos cellules. Beaucoup de gens qui sont atteints de maladies auto-immunes s’en servent. On utilise le mot « envahissant » pourtant elle vient pour nous protéger ».
Avec The Choreographic Garden – Vegetal Transformation, Hanna Sybille Müller espère « amener le public sous la terre », au sens figuré. « Qu’il sorte avec l’idée que le mystère de la terre est merveilleux et qu’il n’y a pas toujours besoin de tout comprendre, conclut-elle. J’aimerais aussi que l’audience sente son appartenance à la terre et tous les questionnements que ça apporte ».
Programme double
Nulle part de Léo Hit Coupal-Lafleur
The Choreographic Garden – Vegetal Transformation de Hanna Sybille Müller
Du 5 au 8 novembre
Tangente
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©Tristan Alain
©Jennifer Ducharme