Ode aux femmes, danser pour exister
Jusqu’au 17 mars, Tangente propose un programme double : Speakeasy de Mithra «Myth» Rabel et La prétention d’exister de Rozenn Lecomte et Ariane Levasseur. Deux univers artistiques distincts qui se rejoignent néanmoins dans un même élan : celui de célébrer, raconter et mettre en lumière la force et la diversité des femmes.
Speakeasy - Mithra «Myth» Rabel
©Denis Martin
Une ambiance cosy accueille le public, musique house en fond sonore. Sur scène, un fauteuil confortable aux tissus bariolés, des verres sur une petite table en bois, prêts à être trinqués. L’interprète Mithra «Myth» Rabel interpelle déjà par son indéniable style. Relaxe, elle accueille un à un ses complices de la soirée : Samantha « Sam I Am » Hinds, à la musique, voix et textes, et Jason « Blackbird » Selman, à la trompette et aux textes.
Après un bref moment de complicité entre les trois artistes, la danseuse prend place, au centre de l’espace, captivante. Son regard est percutant, ses mouvements lents et précis. Dès le premier instant, on ressent sa force vive, tant sa connexion au sol, à la Terre, est sans faille. Après la gestuelle des bras vient celle de la tête, qui hoche, qui réagit aux rythmes et à la voix de la chanteuse. La musique est hip-hop, la musique est jazzy. Et s’ajoute par la suite le musicien. La communion est parfaite, l’écoute et le mouvement sincères. Un partage dans l’authenticité, la simplicité et qui donne à voir bien plus loin.
En effet, les textes partagés par Samantha « Sam I Am » Hinds et Jason « Blackbird » Selman nous témoignent de pensées sur une femme qui danse, d’émotions vécues par toutes ces mères et d’autres paroles, toutes aussi poétiques les unes que les autres. L’héritage, la lignée, l’amour, la force des femmes y sont évoqués, de façon très touchante.
Enfin, le corps de Mithra «Myth» Rabel est en dialogue constant avec les autres éléments et incarne pleinement ces mêmes sujets. Plusieurs influences, des danses d’Afrique au hip-hop, en passant par le jazz et la house, sont visibles dans chacun de ses pas. Entièrement connectée à la musique, l’artiste nous dévoile, tout en sensibilité et avec une présence incontestable, toutes les pratiques qu’elle a embrassées, et qui l’ont aussi traversé. Toutes ces danses de la diaspora africaine qui sont empeignées dans son corps, et qui seront transmises elles aussi à nouveau, par le partage de sa danse, unique, et pourtant universelle.
Speakeasy, c’est une œuvre où l’ancrage culturel s’exprime à travers le corps, la voix et la musique, créant un véritable espace d’échange et de transmission. Chaque geste, chaque parole et chaque note deviennent le vecteur d’une mémoire corporelle profonde, portant une histoire qui se révèle à la fois intime et universelle. L’authenticité et la richesse du partage invitent le public à ressentir, à vivre ce récit collectif, façonné par les influences, les traditions et les expériences personnelles de l’artiste.
La prétention d’exister - Rozenn Lecomte et Ariane Levasseur
©Nathalie Duhaime
Pendant que celui-ci poursuit ses diverses conversations, les deux interprètes, Rozenn Lecomte et Ariane Levasseur, ramènent sur scène des boîtes de déménagement U-Haul, symbole du cliché lesbien d’un déménagement rapide à deux. Le ton est donné : légèreté, amusement, mais dans un contexte clair et important.
Les deux femmes vérifient leurs costumes, se sourient, se donnent du courage avant d’entrer pleinement dans leur création. Sur du gros son électro, elles fixent alors le public. Assumées, frontales. C’est l’alternance rythmée entre lumière et obscurité qui fait ensuite entrer en mouvement les deux interprètes. Tranquillement, elles enchaînent les poses, à quatre pattes, jambes écartées ou debout. S’y ajoutent à chaque fois des micros-mouvements bien calculés : se gratter une dent, se couper un ongle, mettre des lunettes de soleil. Dès le départ, nos regards sont obnubilés par la présence des deux artistes et le jeu de lumière, qui passera alors d’un rouge vif à un bleu intense, nous tient en haleine.
Toujours sur des sonorités enivrantes, les deux interprètes se retrouvent par la suite au sol, souvent à genoux, et dans un beau et lent crescendo, elles vont accumuler les mouvements saccadés et les déplacements condensés. Elles semblent en tension et en toute maîtrise, mais pleinement investies dans leur corporalité. Ceci se prouvera d’autant plus dans la suite de l’œuvre, lorsque debout, Rozenn Lecomte et Ariane Levasseur enchaînent plus rapidement les gestuelles, qui vont d’un doigt dans la boche à une main sur un sein. Elles ne sont pas là pour provoquer, mais elles sont libres, font ce qu’elles veulent, et le montrent, à tous, et à toutes. Elles ont le droit d’être vues, d’être regardées. C’est nécessaire. Parce qu’elles sont femmes, parce qu’elles sont queers.
Le calme et les confessions viennent ensuite nuancer le rythme soutenu de la pièce. Complices, elles partagent alors certaines anecdotes drôles et intimes. Mais les discours vont là encore plus loin puisqu’elles se soulèvent aussi, avec poésie et délicatesse, contre ceux qui ont font taire les femmes, ceux qui en abusent, ceux qui les assassinent. Tous ces fardeaux qu’elles portent, solidaires de toutes les femmes, s’incarnent symboliquement dans un amas de mousquetons. Reliés ensemble, ils deviennent le symbole d’un lien indestructible entre toutes les femmes. Une force, une résilience collective. Mais lorsqu’on les détache, ils permettent alors la rencontre, l’ouverture, et le rapprochement des corps et des cœurs.
Avec La prétention d’exister, Rozenn Lecomte et Ariane Levasseur livrent une œuvre engagée, mettant de l’avant des causes qui leur tiennent profondément à cœur : la liberté d’être soi, l’amour sous toutes ses formes, et la visibilité des communautés lesbo-queers. Cette création navigue habilement entre le désir de faire vibrer le public par la danse et celui d’ouvrir des espaces de réflexion autour d’enjeux sociétaux majeurs.
Speakeasy de Mithra Myth Rabel et La prétention d’exister de Rozenn Lecomte et Ariane Levasseur sont présentées en programme double à Tangente jusqu’au 17 mars. Toutes les infos ICI.