Quand la danse écoute
Jusqu’au 25 janvier, Tangente propose un programme triple : Entrelacés de la compagnie (in)sight, F.R.3.3. du streetdancer J. Style et Les pas, la nuit de la danseuse Anna Duverne. Une soirée haute en musique qui nous immerge dans des univers singuliers et personnels.
Entrelacés - (in)sight
©Denis Martin
Pour débuter la soirée, (in)sight nous enrobe de douceur. Le danseur David Lafleur et le musicien Deniz Lim-Sersan nous accueillent chaleureusement dans un décor de grands tissus crochetés et sur une lumière tamisée. C’est ensuite dans le langage commun du jazz que les artistes, au synthétiseur et en tap dance, vont échanger, connecter. Et ce, avec une complicité palpable et contagieuse. L’écoute est très active, les sourires s’échangent entre eux, mais aussi avec le public. C’est agréable à voir, à sentir et à partager.
De plus, la performance technique est à souligner. Malheureusement peu visible sur nos scènes institutionnelles, le tap dance est offert ici à un très haut niveau. Les rythmiques sont diverses, complexes et pointues. La danse nous fascine et nous happe tout au long de l’œuvre. Même chose du côté du synthétiseur qui amène une constante rassurante tout au long de la pièce, tout en explorant diverses sonorités et univers, du plus méditatif au plus électrisant.
Enfin, la recherche faite à travers des dispositifs technologiques et sensoriels ajoute un aspect expérimental à l’œuvre. Ainsi, le danseur comme le musicien peuvent jouer sur les sonorités, sur les effets de leur instrument et ouvrent alors le champ des possibles, le tout accentué par des choix lumineux audacieux et originaux. Ainsi, Entrelacés dépasse la performance musicale et dansée et dévoile une galaxie d’univers imaginés par les artistes, mais aussi à créer.
F.R.3.3. - J. Style
©Denis Martin
La soirée se poursuit avec une proposition très personnelle de J. Style. De dos, dans un coin de la scène, le streetdancer se laisse aller sur une musique qui joue en boucle. Au départ focalisé sur son groove et sa fluidité, il s’incarne petit à petit en gestuelles plus saccadées. Plus il avance vers le public, à reculons, plus il ose nous faire face, timidement.
Par la suite, sur la même chanson, ralentie, l’artiste crie en silence, entre dans l’intime, tout en alternant entre les postures d’affirmation et de repli. Une vulnérabilité authentique qui non seulement se ressent dans son interprétation, mais aussi et surtout, dans son mouvement, si singulier et si maîtrisé. J. Style explore avec finesse waves, slides, glides, tutting et d’autres techniques tirées du popping et dévoile toute la sensibilité qui peut s’en dégager.
L’interdisciplinarité prend ensuite place dans la pièce. Les chandails en fond de scène, conçus par l’artiste et des compères, servent alors d’écran où sont projetées à la fois des réflexions, mais aussi des photos de famille, des souvenirs. Jugement, blessures et réconciliation envers soi y sont abordés, tels des chuchotements, avec un peu de gêne et en toute modestie. L’artiste, lui, reste en retrait, mettant en lumière toute la précision de ses pas.
Une belle intimité dévoilée, en retenue et dans une gestuelle véridique. C’est ce qui fait la force et la beauté de F.R.3.3.
Les pas, la nuit - Anna Duverne
©Sandra Lynn Belanger
Tourne-disques, fleurs, petites tables, saxophone et jazz viennent clôturer la soirée. Les danseuses Anna Duverne et Marianne Lataillade, aussi au saxophone, nous invitent à être témoins d’une discussion entre corps et musique. Les deux jeunes femmes sondent leur environnement, parfois en s’ignorant l’une et l’autre, parfois en se cherchant du regard. Les mouvements des deux artistes s’entremêlent, tout en restant à distance, s’imitent et se complètent. On décèle une entente simple et bienveillante entre ces deux personnages qui évoluent en parallèle, non sans effet l’une sur l’autre. Dans cet apprivoisement musicodansant, toutes deux semblent vouloir créer un lien plus fort, mais celui-ci reste distant et fragile.
Sur les sonorités chaudes du saxophone, la danseuse démontre son interprétation personnelle, et créative, de la danse jazz. On y retrouve des belles lignes de bras et de jambes qui fendent l’espace, mais aussi des poses un peu lascives, des rondeurs qui ne durent pas, et qui sont belles à contempler. La frénésie de certains mouvements accélère le rythme assez lent de la pièce et est vivifiante à regarder. La présence de l’interprète est intrigante et ses gestes très intéressants à voir évoluer dans l’espace. Elle retient notre attention, tant par sa danse que par ses silences. Côté musique, on se laisse bercer par la talentueuse musicienne qui allonge et retient le temps par ses notes.
Malgré quelques longueurs et surplus d’éléments, Les pas, la nuit est une œuvre douce et intimiste qui met en lumière une gestuelle jazz prenante et deux interprètes à suivre.
Entrelacés de (in)sight, F.R.3.3. de J. Style et Les pas, la nuit d’Anna Duverne sont présentées en programme triple à Tangente jusqu’au 25 janvier. Toutes les infos ICI.