Diego Gil et Peng Hsu : de l’intellectuel au gestuel

©Steffie Boucher

Place à un programme double chez Tangente du 8 au 11 octobre. S’y retrouveront Diego Gil avec sa pièce El sentir de las superficies et Peng Hsu avec Cucumbers, the Melancholy of a Turtle, and a Girl Otaku’s Romance. Deux performances inspirées de leurs doctorats respectifs en sciences humaines. On en a parlé ensemble.

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Pour Diego Gil, c’est un grand retour à la scène. « J’ai présenté des petites choses depuis 2018, mais pas de pièce aussi longue, sur une scène », raconte celui qui a étudié en danse et en philosophie dans sa ville natale, Buenos Aires, à Amsterdam et à Montréal. C’est d’ailleurs le sujet de sa thèse qui lui a inspiré l’œuvre El sentir de las superficies. « On a l’habitude de penser que notre désir est naturel, qu’il se trouve dans notre construction interne, qu’il nous dépasse, que nos sens ne nous appartiennent pas en quelque sorte, explique-t-il. Dans ma recherche, j’ai essayé de trouver un concept qui mette le désir dans l’environnement, détaché de nous ». Ainsi, pendant la pandémie de COVID-19, Diego a commencé à construire des objets pour déceler les impacts sur le corps lorsqu’ils entrent en relation. « J’avais élaboré des habitats, très précaires, en bois, décrit-il. Initialement, je dansais et j’observais ce que ça provoquait comme impulsions kinesthésiques en moi. Lorsqu’un objet bloque mon chemin, qu’est-ce que je ressens comme désir face à la matérialité dans mon mouvement interrompu ? ».

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Matérialité et physicalité

Les objets ont gardé une place primordiale dans l’œuvre de Diego. « Ils sont tous choisis parce qu’ils représentent quelque chose, parce qu’ils portent en eux une idée, qu’ils réfèrent à des actions. Une paire de clés qui se retrouve dans la poche inhabituelle, par exemple, active un portail de chorégraphie. Quand on se demande “Est-ce que j’ai fermé le four ? ” alors qu’on est déjà sur notre vélo, ça nous connecte à des univers où le corps intuitif est », développe le créateur.

Au fil de la recherche, la pièce est devenue « plus groundée, plus concrète » pour l’artiste qui évolue en solo. « Dans la première partie, je raconte une histoire, une romance entre deux entités, qu’on peut penser humaines, queer mais aussi minérales, atmosphériques ou cosmologiques », décrit-il. C’est une chorégraphie « très sculpturale » que Diego a élaborée pour El sentir de las superficies. « Il y a beaucoup d’actions, de mouvements perpétuels, répétés, très vivants. Ils restent simples, mais virtuoses et puisent dans les gestes du quotidien », poursuit-il.

Avec El sentir de las superficies, Diego espère impliquer les personnes présentes dans le public. « Qu’elles sentent qu’elles ont besoin de leur corps pour suivre ce qu’il se passe sur scène, mais découvrir qu’elles le perdent aussi à cause de l’atmosphère et de l’invisible, conclut-il. Le but avec l’œuvre est d’atteindre l’écologie des mouvements, de perdre l’individualité pour faire partie d’un même environnement ».

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Peng Hsu s’est elle aussi inspirée de ses recherches doctorales pour créer sa pièce Cucumbers, the Melancholy of a Turtle, and a Girl Otaku’s Romance. « Je suis passionnée par le BBR [broke broke recitation]. C’est un mot mandarin qui n’a pas vraiment de traduction, mais qui définit comment les femmes conversent sans arrêt à propos de choses sans importance. Elles parlent autour des choses et non pas directement d’elles. C’est aussi une façon de faire des liens entre des choses alors qu’elles n’en ont pas », décrit la chercheuse originaire de Taiwan qui a déménagé à Montréal en 2023 pour poursuivre ses recherches sur le BBR.

Depuis 2020, elle l’utilise pour écrire des pièces théâtrales. C’est la première fois qu’elle va illustrer cette pratique dans une œuvre plus corporelle. « Ici, tous·tes mes ami·e·s sont des bougeur·euse·s, des danseur·euse·s, dit-elle. C’était donc naturel de les impliquer avec moi dans la pièce. Ce sont les interprètes qui m’ont montré comment travailler avec elles et eux. J’ai découvert qu’il fallait des mots précis pour faire bouger des corps. Qu’on amène ce langage dans une direction différente a été très inspirant », élabore-t-elle.

Peng a surtout focalisé son attention sur la forme pour élaborer Cucumbers, the Melancholy of a Turtle, and a Girl Otaku’s Romance. « Mon but était d’accéder au langage, sans le forcer, qu’il surgisse grâce au cadre créé. L’histoire, elle, est claire et déjà là. On a surtout travaillé sur une énergie loin de la narration, des mouvements sans motivation, sans angle. On vise vraiment la tache elle-même », continue-t-elle.

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Laisser parler la vie

« J’ai mis plusieurs idées ensemble. C’est comme si j’avais semé plusieurs fleurs que je laisse fleurir dans un même jardin », dit l’artiste à propos de sa pièce. Pour l’élaborer, elle s’est laissée inspirer par son quotidien, ses relations amicales et des anecdotes. Pour commencer, le concombre. « J’ai toujours détesté le concombre. L’an dernier, mon amie Heather, qui est dans la pièce, en a cuisiné d’une façon simple et très bonne. J’ai tant adoré que j’en ai mangé tout l’été, genre deux ou trois chaque jour ! J’étais obsédée ! Le concombre est vraiment devenu une partie de ma vie », conte-t-elle en riant.

Une autre histoire, vécue par une de ses amies, a aussi fait naître une des idées principales de la pièce. « Elle m’a raconté qu’elle avait une tortue en Allemagne et que, là-bas, elle n’avait pas besoin d’hiverner. Mais ici, au Canada, oui. Alors elle l’avait placé dans le frigo. Mais sa grand-mère n’était pas au courant et l’a jetée. Cette histoire continue de m’habiter », poursuit-elle.

Enfin, le concept d’otaku a lui aussi une grande importance dans l’œuvre. « Au Japon, ça reprĂ©sente des adultes qui sont obsĂ©dĂ©s par des animĂ©s japonais. Parfois mĂŞme, des gens incapables d’être des adultes. Ă€ Taiwan, la dĂ©finition est diffĂ©rente : un otaku est quelqu’un qui sue, qui est gros, pas propre. Ça peut aussi dĂ©signer une façon de vivre, aimer beaucoup rester chez soi. Je suis fascinĂ©e par ce concept qui a diverses dĂ©finitions ».

Peng Hsu est curieuse d’observer la réception du public face à Cucumbers, the Melancholy of a Turtle, and a Girl Otaku’s Romance. « Est-ce que Taiwan se sent dans la pièce? Si oui, comment ? se questionne-t-elle en conclusion. J’espère que les gens vont aussi être engagés, investis dans ce qu’il se passe sur scène ».

Programme double

Diego Gil - El sentir de las superficies

Peng Hsu - Cucumbers, the Melancholy of a Turtle, and a Girl Otaku’s Romance

Du 8 au 11 octobre Ă  Tangente

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