Millepertuis : oser se dévoiler
©Do Phan Hoi
Après s’est dévoilé une toute première fois au Festival TransAmériques (FTA) en 2025 puis à FURIES cet été, la pièce Millepertuis revient à Montréal du 7 au 9 octobre à l’Agora de la danse. Pour la créer, le chorégraphe Sovann Rochon-Prom Tep s’est laissé inspirer par son ami et interprète solo Walid « Waldo » Hammani. Dans toute sa virtuosité et ses sensibilités. Il nous en parle.
« Walid est un complice de longue date. Il m’a partagé, il y a plus de quatre ans, qu’il voulait travailler avec moi pour pousser sa danse et performer sur scène », se souvient Sovann Rochon-Prom Tep. Pour les deux artistes, c’est donc une grande première : l’interprétation d’une toute première pièce pour Walid ; la création d’un tout premier solo sur quelqu’un pour Sovann. « J’adore travailler avec des gens qui ne sont pas formatés pour faire du spectacle, qui viennent du streetdance ou d’autres univers. Ce sont souvent des artistes d’une grande spontanéité et créativité. La matière doit alors se créer dans une constante négociation entre la pleine liberté, parce que c’est là que leur danse est la plus juste, mais aussi un juste encadrement pour construire quelque chose qui dure dans le temps », développe le chorégraphe.
Ainsi, comme pour ses précédentes œuvres, Sovann s’est inspiré de l’interprète qu’il avait avec lui en studio. « On a passé beaucoup de temps à danser ensemble au début. Ça m’a permis de continuer à décortiquer sa danse, de voir ce qui existe en lui, ce qui peut être accessible, décrit-il. Au fil du temps, j’ai demandé des improvisations autour d’images ou d’idées plus concrètes et plus il le faisait, plus ça se raffinait ». Le chorégraphe a donc voulu « jouer avec toute la palette » de mouvements que Walid maîtrise. « Il s’est longtemps cherché dans sa danse et a fait plein de styles », dit-il. En plus des qualités créatives du danseur, sa personnalité a aussi fait naître des idées dans la tête de Sovann. « Walid est sûrement la personne que je connais qui aime le plus danser, dans le métro, dans la voiture, tout le temps. Il est hyperactif. Ça va vite avec lui. Faut que ça bouge. Passer par toutes les dynamiques qui l’habite, c’est ça qui le comble ».
©Do Phan Hoi
Le plaisir du jeu
Dans Millepertuis, Sovann est aussi allé chercher la sensibilité de Walid. « Quand il est 3h du matin, même s’il a dit qu’il ne voulait pas danser, c’est lui le dernier sur le dancefloor à se rouler par terre, tout seul, dans un coin de la pièce. Il danse comme s’il n’y avait plus de lendemain. Son désir de danser le dépasse parfois, amène de la transe, de l’épuisement. C’est là que j’ai vu sa profondeur, sa fragilité aussi. Il trouve son calme et sa paix intérieure une fois qu’il a tout donné, tout dépensé. Il se dépose alors dans son corps, dans une économie de mouvements. C’est tout cette variété d’émotions et de sensibilités que j’ai trouvé chez lui et que j’ai voulu mettre sur scène », développe Sovann. Avec cette pièce, il offre aussi une représentation de la masculinité peu présente sur les scènes, selon lui. « L’émotivité encouragée et visible tourne souvent autour de la colère pour les hommes. Ici, on peut voir de la joie, du calme, de la sérénité et même de la sensualité », énumère-t-il.
Plus que la gestuelle elle-même, c’est la « courbe énergétique » qui a guidé le créateur dans son processus. « J’avais une idée globale de narration mais dans le corps et dans l’espace, je me penche surtout sur le type d’ambiance, la fougue qui peut se déployer puis la tranquillité, par exemple. Ça permet d’appuyer un genre d’histoire qui reste, elle, ambiguë », poursuit-il.
L’aspect théâtrale a aussi un des chemins que Sovann a parcouru pour Millepertuis. « Si Walid ne peut pas danser, il va faire une voix, créer un personnage. Il a vraiment le plaisir du jeu, avec le corps, la voix, le visage. C’est sa façon à lui de connecter aux autres. Il est très performatif et théâtral dans la vie », décrit-il. Il était donc assez naturel pour le chorégraphe de donner une place importante aux costumes dans cette pièce. « J’ai vraiment voulu assumer la magie du théâtre, poursuit-il. Dans mes autres œuvres, j’essayais d’avoir un éclairage qui se rapprochait du naturel. Même chose pour les costumes. Mais ça ressemblait plus à Walid de pousser un personnage. Donc on a développé des costumes en ce sens ». « Ce qui bouge Walid, c’est la musique. Donc il fallait qu’elle soit claire et enivrante. Créer la musique, c’était créer la chorégraphie. Chaque rythme provoquait naturellement un effet sur son corps », relate le chorégraphe qui s’est entouré de Vithou Thurber-Prom Tep et de Shash’U pour élaborer la trame sonore de l’œuvre.
Sovann espère que le public s’attache au personnage de Walid avec Millepertuis, « qu’il soit à la fois impressionné, intrigué et touché ». Il conclut : « La pièce joue sur la flamboyance de l’interprète, son besoin absolu de connecter avec autrui et de se dépasser ; puis la transe et un apaisement interne, plus personnel. C’est un éloge à la fois de la beauté d’entrer en contact avec les autres, mais aussi avec soi ».