Les murs résonnent : démocratiser la gigue
©Vitor Munhoz
Du 21 au 24 octobre, la compagnie Les Archipels présentera Les murs résonnent, à L’Agora de la danse. Pour cette première pièce d’envergure, les deux directeurs artistiques et chorégraphes Philippe Meunier et Ian Yaworski se sont inspirés des concepts de souvenirs et de mémoire, tant collectifs qu’individuels. Une œuvre qui marque « une étape importante pour la gigue », selon Ian.
« La gigue me plait par ses aspects physiques, rythmiques, très cardio, performatif et tout le plaisir qui vient avec le fait de danser ensemble et accompagné de musiciens », explique Ian qui a évolué dans le milieu de la tradition et du folklore québécois pendant quinze ans. À travers des pièces et des ateliers de médiation culturelle, il tente de rendre la gigue plus contemporaine. « Parfois, on associe le folklore à quelque chose de déjà vu, quelque chose de ringard. Pourtant, il y a plein de façons de l’aborder et de l’apprécier ! », ajoute-t-il.
Pour le danseur, plusieurs facettes expliquent que la gigue reste peu présente sur les grandes scènes québécoises. Tout d’abord, la professionnalisation. « Ça a été très long avant que la gigue et le folklore ne soient reconnus à leur juste valeur et donc que les artistes puissent se professionnaliser, explique-t-il. Et si on n’a pas de professionnel·le·s, on n’a pas d’argent pour créer et donc être diffusé dans de grandes salles ». Le manque d’interprètes est aussi un facteur à l’invisibilisation de cette danse. « Petit à petit, on arrive à la démocratiser et le bassin est de plus en plus important, mais c’est sûr qu’au départ, ça n’attire par les foules », ajoute-t-il.
La technique de danse n’est pas le seul élément qui touche Ian dans son parcours artistique. « Ce qui m’intéresse particulièrement, c’est le fait que la gigue reste encore peu, voire pas du tout, connue alors qu’elle appartient à notre culture, à nos traditions. Elle est le résultat de plusieurs vagues d’immigrations au Québec, de notre histoire, mais on la connaît trop peu ». Après une exploration aux côtés de Philippe Meunier en 2016 puis une première œuvre, Montes-Charles, présentée à Tangente en 2017, ils ont décidé de créer leur propre compagnie, en 2019. « On tente de marier les mondes de la gigue et de la danse contemporaine, de les faire se parler, de créer notre propre signature à travers nos créations », dit celui qui a été interprète pendant plusieurs années.
Pour Les Archipels, présenter de la gigue à l’Agora de la danse est donc « un grand pas ». « C’est la première fois que l’Agora diffuse de la gigue en 35 ans d’existence ! s’exclame-t-il. Pour les traditions québécoises, c’est très important comme événement. Ça nous met de la pression, mais nous permet aussi d’avancer ».
©Vitor Munhoz
Gigue, mais pas que !
L’idée de transmission a été le point de départ de la pièce Les murs résonnent. « La mémoire, qu’elle soit individuelle ou collective, est très volatile. On a parfois besoin d’être une collectivité pour la retrouver, pour la faire perdurer dans le temps. Ainsi, comment peut-on, dans un groupe d’individus qui n’ont pas les mêmes références ni connaissances, reconstruire un passé commun pour en faire un futur ? », s’est questionné le chorégraphe.
En studio, lui et son complice ont alors amené diverses idées. « On a l’habitude de travailler ensemble, c’est très fluide. Philippe a plus de facilités dans la construction chorégraphiques et rythmiques. Moi, je suis plus enclin dans l’exploration du mouvement et des intentions avec les interprètes. Une fois qu’on a des morceaux de créés, on approfondit vraiment ensemble, développe-t-il. Parfois, ça amène un côté contradictoire et éclectique dans nos pièces, mais ça fait aussi parti de notre singularité ». Les interprètes ont aussi joué un grand rôle dans la partition dansée. « Quelqu’un propose un bout de mouvement qui résonne chez un autre, puis lui-même amène une autre partie de mouvement, etc. Chaque interprète se crée son propre folklore et une fois réunis, ils et elles construisent un ensemble cohérent », décrit le danseur.
Dans Les murs résonnent, on retrouve des danseur·euse·s de gigue, mais pas seulement. La compagnie travaille en effet souvent avec des personnes d’autres milieux, notamment celui de la danse contemporaine. « Pour aborder la gigue, on s’est demandé ce qu’elle pouvait être si on ne la voyait pas. Comment l’esthétique des pieds et des jambes de gigue peut-elle se promener et avoir des répercussions sur le reste du corps ? Quel impact a un pied qui fait un son sur le haut du corps ? Tout ça nous a plongés dans de premières explorations ». Pour Ian, amener des non gigueurs·euse·s dans son univers est très enrichissant. « En tant que danseur folklorique, il y a certaines choses que je n’oserai pas faire, par peur de dénaturer la technique, mais les interprètes, eux et elles, n‘ont pas cette approche et c’est super intéressant. Ça nous pousse plus ! La gestuelle devient alors plus contemporaine, tout en restant ancrée dans une signature folklorique ». Pour enrober le tout, la compagnie a décidé de s’inspirer des codes la veillée de danse. « Ce n’est pas concret quand on regarde, mais c’est ce qu’on avait en arrière de la tête quand on créait, ajoute-t-il. On s’est beaucoup questionné aussi sur le rôle du caller, est-il choisi ou s’impose-t-il ? Est-ce que le groupe le suit ou s’y oppose ? »
Pour la première fois, la compagnie a aussi décidé d’utilise la voix dans cette œuvre. « C’est vraiment venu naturellement, dans l’envie d’être dans le plaisir, tout simplement. C’est très rare que les gens soient neutres ou muets pendant des festivités qui mettent de l’avant le folklore, et ce, à travers le monde. On a donc voulu voir comment la voix pouvait devenir un instrument percussif, elle aussi. Ça donne vraiment une autre dimension à la pièce, du volume », dit-il. Pour le créateur, l’utilisation de la voix, des chansons et du souffle permet aussi une grande liberté aux interprètes.
Avec Les murs résonnent, Ian espère plaire à la fois au public passionné de gigue qu’aux néophytes. « J’espère que les gens qui connaissent le folklore vont le reconnaitre et seront enchantés de la manière dont on l’a travaillé, sans être insulté. Pour le public moins habitué, on espère qu’il s’intéresse à la gigue, que ça pique sa curiosité au moins, conclut-il. On vise vraiment à ce que chaque côté y trouve son compte et passe un bon moment ».
Les Archipels (Philippe Meunier +
Ian Yaworski)
Les murs résonnent
Du 21 au 24 octobre
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©Vitor Munhoz